Sélectionner une page

L’économie sociale et solidaire ne date pas d’hier. Ses prémices remontent au milieu du XIXème siècle : coopérative des Pionniers de Roshdale (1844) au Royaume-Uni, coopératives agricoles et bancaires de Raiffeisen, phalanstères de Fourier, Familistère de Guise de Godin (lancé en 1858), puis apparition des premières Sociétés Coopératives Ouvrières de Production en 1867.

C’est finalement Charles Guide qui, en 1889, théorise l’économie sociale et solidaire en l’opposant à l’économie libérale pure : il s’agit alors de la branche de l’économie qui regroupe les structures privées cherchant à concilier utilité sociale, solidarité, performance économique et gouvernance démocratique.

 

Les Pionniers de Roshdale en 1865 : il s’agissait de montrer que cette nouvelle économie sociale, c’était du sérieux (source : www.musee.mutualite.fr)

 

Malgré cet âge plutôt avancé, une multitude d’expériences accumulées aux quatres coins du monde, et la formalisation apportée par la loi du 31 juillet 2014 (dite très justement “loi ESS”), l’économie sociale et solidaire reste difficile à circonscrire et à différencier d’autres notions.

Nous lançons donc une série d’articles sur le sujet, afin de clarifier tout cela et partager le point de vue de comit sur ces notions fondamentales.

 

Dans ce premier épisode, nous vous parlerons de l’entrepreneuriat social et de son rapport à l’ESS : les entrepreneurs dits “sociaux” sont-ils les dignes descendants des canuts de Lyon et des fouriéristes radicaux ? En quoi l’entrepreneuriat social s’éloigne (dangereusement) de l’ESS traditionnelle ?

 

Entrepreneuriat… social, dites-vous?

Revenons un tout petit peu en arrière. Dans les années 1990, les inégalités explosent entre les pays du Nord et du Sud et au sein des pays développés. On assiste alors à un développement important de la philanthropie, notamment via les fondations d’entreprises. En parallèle, la prise de conscience des problématiques environnementales mène les autorités de marché à construire de nouveaux modèles pour les prendre en compte, comme la RSE (Responsabilité Sociale et Environnementale des entreprises).

Influencée par ce contexte en évolution, la nouvelle génération change de regard sur son travail : plus question de faire carrière dans une grande entreprise toute sa vie comme papa, il est temps de construire un projet professionnel plus “sexy”, plus diversifié et plus porteur de sens.

Le terreau est parfait pour qu’émerge, en France comme à l’international, le « Social Business », ou « entrepreneuriat social », introduit par Muhammad Yunus, créateur de la Grameen Bank (première institution de microcrédit) et Prix Nobel de la Paix de 2006.

 

Sad Fight Club GIF by 20th Century Fox Home Entertainment

Métro-boulot-dodo, c’est fini ! (source : Giphy)

 

« Les entrepreneurs qui changent le monde »

Cette forme d’entrepreneuriat, dont l’objectif est de « changer le monde », intéresse particulièrement des jeunes diplômés de Grandes Ecoles qui cherchent à créer de « l’impact social » à grande échelle via leurs nouvelles structures : il s’agit de placer l’efficacité économique au service de l’intérêt général en soutenant des personnes en difficulté ou en répondant à des besoins généralement ignorés par les entreprises traditionnelles.

L’entrepreneuriat social est bien sûr soutenu par les entreprises traditionnelles : celles-ci voient une opportunité de faire évoluer leurs activités en restant au plus proche des besoins de leurs clients. En interne, cela les amène à améliorer leur environnement de travail, ce qui facilite la fidélisation de leurs collaborateurs.

L’Etat voit aussi le développement de l’entrepreneuriat social d’un bon oeil : dans un contexte de réduction des services publics, cette alternative privée est la bienvenue pour continuer à assurer les services aux usagers.

Bref, tout le monde est content : la “Social Start-up nation” est en marche.

 

Résultat de recherche d'images pour "macron yunus"

On vous l’avait bien dit : tout le monde est content! (source : Social Business Pedia)

 

Cet essor mène petit à petit l’entrepreneuriat social à être assimilé à l’économie sociale, dont le principe fondateur d’intérêt public concilié à la performance économique correspond bien à l’objectif des entrepreneurs sociaux.

En 2014, le rapprochement est entériné par la loi ESS : les critères fixés par la loi sont respectés à la fois par la majorité des start-up sociales et par les organisations de l’économie sociale traditionnelle.

 

Donc l’entrepreneuriat social et l’ESS, c’est la même chose ?!

En fait… pas vraiment. Certes l’entrepreneuriat social a un objectif d’intérêt public, d’amélioration des conditions de vie du plus grand nombre. Mais rappelons que l’objectif initial de l’économie sociale était d’apporter cet impact social d’une manière qui s’oppose à la gestion libérale classique des entreprises, notamment par la non-lucrativité et la gouvernance démocratique.

Alors que l’entrepreneuriat social se distingue par “ce qu’il fait”, l’économie sociale se définit par “comment elle le fait”, avec une gouvernance caractéristique.

L’intérêt est que si cette gouvernance est bien définie et appliquée, tout le reste en découle, et notamment l’impact social, puisque si l’on partage bien la valeur créée et le pouvoir avec toutes les parties prenantes, on assure un impact positif de l’organisation sur son environnement.

 

Gouvernance partagée

Les interactions entre l’organisation (à gauche) et ses parties prenantes (à droite)
dans un modèle de gouvernance partagée : nous aurons l’occasion d’expliquer tout cela
en détails dans un prochain article (source : comit)

 

Rien ne sert de courir…

Cette différence fondamentale fait émerger, selon nous, un risque sur le développement de l’entrepreneuriat social. En effet, les startups qui revendiquent un impact social ont pour objectif de grandir pour maximiser cet impact et “passer à l’échelle”. Or, s’il est facile, à la création d’une entreprise, de respecter les critères de l’ESS, ces contraintes deviennent beaucoup plus structurantes lorsqu’une organisation se développe.

En effet, pour une organisation qui regroupe trois cofondateurs et ne fait pas de profit, les questions de lucrativité limitée et de gouvernance partagée sont très faciles à régler : mais qu’en est-il après le passage à l’échelle, lorsque sont intégrés dans la gouvernance une multitude d’acteurs, notamment des entreprises privées dont les principes de gouvernance sont aux antipodes de l’ESS?

Si l’approche de la gouvernance n’a pas été pensée, structurée en amont, elle est rapidement exclue de la stratégie de l’entreprise qui doit se plier aux conditions du marché capitaliste : domination des actionnaires financiers et nécessité de croissance exponentielle pour assurer l’avantage concurrentiel, comme c’est souvent le cas par exemple pour les plateformes numériques.

 

Il est donc fort probable que très vite, les start-up sociales, dont l’impact social représentait une nouveauté bienvenue se transformeront en léviathans, contrôlés, comme les entreprises traditionnelles, par des impératifs financiers, et laissant de côté leur mission d’intérêt général.
Après tout, la Société Générale par exemple, dont on peine aujourd’hui à percevoir le réel impact social sous l’accumulation des bénéfices, avait été créée en 1864 pour « favoriser le développement du commerce et de l’industrie en France », donc créer des emplois et des activités, assurant un impact social indubitable !

Rien ne sert donc de courir vers l’impact social, il faut partir du bon pied et avec les bons principes de gouvernance pour assurer une contribution pérenne à l’intérêt général tout en maintenant la viabilité économique.

 

Aider les jeunes organisations, qu’elles revendiquent ou non un impact social, à structurer leur gouvernance pour devenir pérenne et solidaires, c’est la mission de comit!

N’hésitez pas à partager vos retours et questions dans les commentaires!